| APMEP | Au-delà de toute limite. |
- 4 décembre 2009 -
Maria Felicia Andriani, Silvia Dallanoce, Rossana Falcade, Serafina Foglia, Silvano Gregori, Lucia rugnietti, Achille Maffini, Carlo Marchini, Angela Rizza, Vincenza Vanucci. Traduit de l’italien par Micheline Citta-Vanthemsche.
Préface de l’édition française par Nicolas Rouche. CREM a.s.b.l., 2009. 420 p. en 17 × 24.
ISBN : 978-2-930161-07-5.
Cet ouvrage, abondamment illustré, en noir et en couleurs (figures géométriques, portraits de mathématiciens, documents anciens), vise à promouvoir un enseignement qui donne du sens à la notion de limite, ainsi qu’aux notions concomitantes d’incommensurabilité, de nombre réel, d’approximations successives. Il s’inscrit dans le courant du constructivisme social ; sa problématique est la transposition didactique du « savoir savant » en « savoir-élève ». Après un avant-propos en forme d’état des lieux (enseignement de l’analyse mécanique et superficiel, basé sur les exercices de routine), et avant une imposante bibliographie et un index des noms propres, il est solidement structuré en deux parties, la première théorique, la deuxième pratique, chacune divisée en trois chapitres.
Dans la partie « Analyse du savoir en
jeu », le chapitre 1 est une approche historique
et épistémologique du concept de
limite : d’Antiphon et Bryson jusqu’à
Henri Cartan et Abraham Robinson, en
passant par Euclide, Eudoxe, Archimède,
Zénon, William Brouncker, Torricelli,
Fermat, Leibniz, Euler, Dirichlet,
Weierstrass, …, on assiste à la lente émergence
d’une notion, à sa laborieuse formalisation.
En soulignant les obstacles épistémologiques
à ce cheminement vers la
rigueur, les auteurs pensent déjà que ces
mêmes obstacles se retrouvent dans le parcours
de chaque élève, et réfléchissent à des
moyens de les lever. Ils insistent en particulier
sur les fractions continues, qui,
longtemps passées au second plan, réaffirment
leur intérêt par des applications en
algorithmique et dans la théorie du chaos.
Le chapitre 2 fait le point sur les connaissances
actuelles sur les fractions continues,
ainsi que sur l’ensemble des réels,
dont on évoque plusieurs constructions et
définitions axiomatiques, et sur le concept
de limite.
Le chapitre 3 est consacré à la transposition
didactique, ancrée dans les théories de
Chevallard. Les auteurs y réaffirment vouloir
« enraciner l’enseignement des mathématiques
dans la réalité pour arriver ensuite
à l’élaboration des concepts plus
abstraits ».
Pour tenter de concilier « l’infini
potentiel » et « l’infini actuel », ils
proposent la « métaphore de base de l’infini
(BMI) », le mot « métaphore » étant pris
ici dans un sens plus général que dans le
langage courant.
La partie « Analyse didactique du concept
de limite » se place d’emblée dans l’optique
d’un lent mûrissement de la notion, depuis
l’école élémentaire jusqu’à la fin du lycée.
Son chapitre 1 dresse un état des lieux, à
travers l’étude des programmes et des
manuels, en Italie et ailleurs. Il en ressort
que la France est quasiment le seul pays où
la définition « définitive » (en
et
) n’est
plus au programme du secondaire. Les propositions
du groupe belge AHA (approche
heuristique de l’analyse) sont mises en
avant.
Le chapitre 2 rend compte d’activités diagnostiques,
avec sujets, résultats et commentaires.
Souvent sous forme de questionnaires
ouverts, abordant des domaines géométriques aussi bien que numériques, elles
utilisent parfois les moyens informatiques
(Cabri) ; elles révèlent une très générale
connotation négative du mot « limite »,
entendu comme « empêchement, barrière
» ; ainsi qu’une absence de perception
dynamique des approximations en tant que
suite convergeant vers la valeur exacte.
Enfin le dernier chapitre n’offre pas moins de 80 pages d’activités les plus diverses quant au public visé (de l’école élémentaire à la terminale scientifique) ainsi que quant au contenu (point de départ purement géométrique, achat d’une Ferrari, paradoxes de Zénon, aire d’un lac, pseudo-cycloïde, royaume imaginaire de Crazystone, …).
Les degrés de description sont également variés, de la simple suggestion au compte-rendu précis, avec sujet-élève et statistiques de réussite. Une même activité est souvent proposée à des niveaux très distants, et dans des environnements différents : papier/crayon ou informatique.
Cet ouvrage devrait faire date dans l’enseignement de l’analyse. Nous ne pourrons plus désormais ignorer les raisons du trop fréquent échec de celui-ci, en termes d’assimilation des concepts, ni les pistes didactiques ouvertes pour franchir les obstacles. Les concepteurs de programmes ne pourront plus ignorer que la définition rigoureuse du mot « limite » ne peut venir qu’en conclusion d’une approche intuitive pluriannuelle.
Même en cherchant bien, il est difficile de
trouver ici des défauts autres qu’anecdotiques
: on aurait pu signaler que d’autres
logiciels, dont certains libres et gratuits,
conviennent aussi bien que Cabri pour
l’usage proposé ; on aurait pu éviter d’écrire
« angle
» ; on aurait surtout pu,
ayant enrichi les savoirs du lecteur dans le
domaine des fractions continues, détailler
un peu plus le déroulement des activités les
utilisant. Ceci n’est rien à côté des savoirs
historiques, culturels, mathématiques et
didactiques ici inclus.
Un immense bravo à nos amis italiens pour cette somme de travail, et un immense merci à nos amis belges pour l’avoir mise à la portée des francophones.
Marc ROUX